Iván :
Parlez-nous un peu de votre expérience professionnelle à Montréal. Comment est né votre intérêt pour la DÉI?
Bibiana :
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été une personne sensible et critique face aux injustices. J’ai commencé à m’intéresser à la DÉI lorsque j’ai décidé d’étudier les sciences politiques à l’université (cela ne s’appelait pas encore la DÉI à l’époque). Plus tard, j’ai fait des études latino-américaines, puis j’ai participé à un programme d’échange en Colombie, où j’ai collaboré avec l’institut colombien du bien‑être de la famille. À l’époque, grâce à une série de dialogues de paix entre le gouvernement colombien et les milices, il existait un programme de foyers de réinsertion pour les jeunes qui avaient été recruté·e·s par les groupes de guérilla (beaucoup d’entre eux·elles avaient été enlevé·e·s de force à leurs parents).
C’est ainsi que j’ai pu visiter chaque semaine certaines de ces maisons « secrètes ». Vous n’avez pas idée des témoignages que j’ai entendus. Par exemple, de nombreuses filles ont été violées et beaucoup de leurs parents ont été tués. Cette expérience m’a amenée à m’intéresser à la défense des droits de la personne.
Après ma maîtrise et mon doctorat en relations industrielles à l’Université de Montréal, je me suis intéressée de plus près aux droits et au bien-être des travailleur·euse·s dans différentes organisations, et j’ai donc commencé à m’intéresser plus aux questions liées à la diversité, jusqu’à ce que je vienne travailler à Polytechnique Montréal, dans le domaine des ressources humaines. Finalement, l’intérêt croissant pour la DÉI m’a permis d’accéder à l’Université Laval, où j’ai travaillé pendant trois ans en tant que directrice, stratégie, partenariats et formation de l’Institut EDI2 (équité, diversité, inclusion et intersectionnalité).
En parallèle, mon intérêt pour la DÉI m’a motivé à cofonder en 2019 un organisme à but non lucratif, le Réseau québécois de la diversité, de l’équité et de l’inclusion (RIQEDI), qui a depuis transcendé le milieu universitaire et rassemble désormais d’autres organisations issues d’autres secteurs. L’organisme a débuté avec 30 personnes et en compte aujourd’hui des centaines de plus.
Iván :
Parlant un peu d’inclusion et de diversité, nous, les Latino-Américain·e·s au Canada, constituons un bloc culturel plus ou moins bien identifiable par d’autres groupes en quête d’équité ainsi que par la majorité anglo-canadienne et canadienne-française, mais nous ne sommes pas unis dans la prise de décisions collectives visant à améliorer nos communautés et nos organisations. Que pouvons-nous faire pour remédier à cette situation?
Bibiana :
Tout d’abord, je pense qu’il existe encore aujourd’hui un problème de représentation. Par exemple, malgré le fait que de plus en plus de Latino-Américain·e·s accèdent à l’enseignement supérieur, poursuivent des programmes universitaires et excellent dans divers domaines, il y a encore peu de visibilité des praticien·ne·s latino-américain·e·s de la DÉI qui se concentrent sur différents domaines d’expertise ainsi que sur des sujets liés à la DÉI. En fait, je n’en connais que quelques-un·e·s dans la région de Montréal.
Cet aspect n’a pas beaucoup changé au cours des dernières années. Lorsque j’étais étudiante de premier cycle, j’étais l’une des rares Latino-Américaines dans un programme où le reste des étudiant·e·s étaient blanc·he·s. Même dans les cours liés à la mobilité et à la coopération internationale, je trouvais incroyable qu’il y en ait très peu. Dans mes études de maîtrise et de doctorat, il n’y avait aucun·e autre Latino-Américain·e.
Cela influe certainement sur la persistance des problèmes liés à la discrimination et à la méconnaissance (ou l’ignorance) de la diversité des identités latino-américaines. Pour remédier à cette situation, et dans le cadre du Mois du patrimoine latino-américain au Canada, je rêve d’organiser un événement annuel qui rendrait visibles le travail, les projets et les réalisations des personnes d’origine latino-américaine (ou qui sont des allié·e·s de nos communautés), et qui proviennent de différents parcours professionnels et de différentes disciplines.
De plus, j’aimerais me joindre à l’effort (en collaboration avec d’autres institutions et la diversité des Latino-Américain·e·s), pour créer un réseau de personnes latino-américaines où, indépendamment de leur expérience, de leur domaine d’intérêt ou de leur parcours professionnel, nous pourrions tou·te·s être en contact et discuter de questions d’actualité, pertinentes tant au Québec que dans le reste du Canada, qui ont un impact sur nos vies.
Il est nécessaire de créer un réseau de solidarité qui prend en compte les différentes réalités des personnes latino-américaines (privilégiées ou non), et qui offre une voix à des personnes de différentes professions et de différents milieux : universitaires, entreprises privées, organismes à but non lucratif et agences gouvernementales aux niveaux local, provincial/territorial et fédéral.
Iván :
Quels sont vos objectifs professionnels pour l’année 2025 en tant que directrice générale du RIQEDI?
Bibiana :
Pour les mois à venir et en 2025, nous prévoyons poursuivre plusieurs projets en collaboration avec d’autres organisations. D’un point de vue professionnel, le RIQEDI est comme un « bébé ». De plus, c’est une fierté de savoir que les organismes de financement, tant au niveau provincial que fédéral, le considèrent comme un exemple de capacité de gestion, d’administration, de recherche et de plaidoyer pour sensibiliser à la grande diversité des enjeux liés au domaine de la DÉI, non seulement dans la province de Québec, mais partout au Canada.
Comme si cela ne suffisait pas, nous prévoyons un deuxième « Forum des organisations : De la théorie à la pratique de la DÉI » en 2025. Il convient de noter que le premier forum, qui a eu lieu en février 2024, a été un franc succès. Toutes les attentes à la fois en matière de capacité de rassemblement et de réaction positive des participant·e·s ont été dépassées.
On pense souvent que la DÉI se résume à parler de termes de base tels que l’équité ou l’égalité, le sentiment d’appartenance ou encore les microagressions et les préjugés inconscients. En tant que praticien·ne·s de la DÉI, il est vrai que nous répétons tellement ces thèmes qu’ils peuvent devenir accablants. Cependant, il est important de noter que des événements comme le Forum des organisations nous permettent d’aller plus loin, en abordant de nouveaux sujets, comme cela s’est produit cette année avec des discussions sur la surcharge mentale des praticien·ne·s de la DÉI et l’importance de s’exprimer, le soutien des personnes transgenres et leurs défis en milieu de travail, l’inclusion de la diversité ethnoculturelle dans les entreprises ou la manière de réconcilier la DÉI, le handicap et la neurodiversité, pour ne citer que quatre exemples. Cela génère de nouvelles conversations qui attirent d’autres domaines de recherche, ce qui nous permet d’apprendre et d’élargir nos connaissances.
À mon avis, en ce qui concerne la DÉI, personne ne peut être spécialiste de tout. Il s’agit d’une sphère multidisciplinaire où les possibilités d’apprentissage et d’éducation sont illimitées.
Iván :
Merci beaucoup pour le temps que vous avez consacré à cet entretien!
Pour plus d’informations sur Bibiana Pulido ou le RIQEDI, veuillez communiquer avec :
Brazilian Canadian Chamber of Commerce. https://brazcanchamber.org/
Canadian Hispanic Congress. https://canadianhispaniccongress.com/
Chambre de commerce Québec et Amérique latine. https://www.quetal.cc/fr/
Profil du recensement, Recensement de la population de 2021, 2023. https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2021/dp-pd/prof/details/page.cfm?Lang=F&GENDERlist=1,2,3&STATISTIClist=1,4&DGUIDlist=2021A000011124&HEADERlist=31,30&SearchText=Canada
New statistics reveal Canada’s Latin American community includes more than 1.1 million people, Le Média des Nouveaux Canadiens, 2023. https://www.newcanadianmedia.ca/new-statistics-reveal-canadas-latin-american-community-includes-more-than-1-1-million-people/#:~:text=The%202021%20census%20identified%20580%2C000,new%20data%20doubles%20that%20number.&text=Canada’s%20Hispanic%2DLatin%20American%20population,to%20identify%20a%20new%20number.
Réseau interuniversitaire québécois pour l’équité, la diversité et l’inclusion. https://rqedi.com/
What do Abya Yala and Pindorama mean, C & Latin America, 2023.
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