Avertissement : cet article aborde des sujets sensibles, notamment la tentative de suicide. Nous vous invitons à ne pas lire ces passages ou à demander l’aide d’un professionnel si nécessaire. Nous espérons que cet article vous sera utile.  

 

Essai pour le Centre canadien pour la diversité et l’inclusion 

 

Pendant la majeure partie de ma vie, la visibilité m’a semblé dangereuse. 

J’ai grandi dans l’univers du hockey de compétition, une culture façonnée par la dureté, le silence et une version très particulière de la masculinité. Vu de l’extérieur, cela ressemblait à tout ce dont j’avais toujours rêvé : les victoires et les défaites, le vestiaire, l’éclat de la glace fraîche, le sentiment d’appartenir à une équipe, à une famille, de poursuivre le même objectif. 

Mais, même à l’adolescence, je savais que ce sentiment d’appartenance avait un prix. 

Rester discret. Et rester silencieux. 

 

Le silence, la masculinité et le sentiment d’appartenance dans le hockey 

 

J’ai passé douze ans à pratiquer le hockey de compétition tout en cachant la partie la plus fondamentale de mon identité. Un athlète gai dans une culture qui n’avait que très peu de place pour cette réalité. Les conversations dans les vestiaires sont devenues un exercice d’équilibre. Les blagues apparemment inoffensives, les commentaires entre copains et chaque insulte banalisée me rappelaient que la version la plus sûre de moi-même était celle que je devais construire pour survivre. 

Avec le temps, le poids de ce silence est devenu trop lourd. J’ai complètement tourné le dos au hockey. Non pas parce que j’avais cessé d’aimer ce sport, mais parce que je ne pouvais plus imaginer une version de ce sport dans laquelle je pourrais exister de manière authentique.  

Pendant des années, j’ai eu l’impression que c’était la fin de l’histoire. 

Mais la vie a le don de vous imposer de nouveaux chapitres. 

 

Une lutte d’un autre genre 

 

En 2021, des années après avoir quitté le hockey, j’ai reçu un diagnostic de sclérose en plaques. Soudainement, le combat que je croyais avoir laissé derrière moi, celui où je luttais pour ma place dans le monde, est revenu sous une forme complètement différente. La sclérose en plaques est imprévisible. 

Pendant longtemps, un choix s’est imposé à moi : me replier ou me reconstruire. 

À mesure que ma maladie progressait, j’ai commencé à prendre des décisions très sombres et dangereuses. Je perdais peu à peu le contrôle de mon corps, je craignais de devenir un fardeau pour les personnes que j’aime, et je ne voulais pas voir comment cette histoire se terminerait.  

J’ai alors pris la décision de mettre fin à mes jours. 

Quelques jours plus tard, alors que je marchais malgré la douleur dans mes pieds, je suis tombé sur une pancarte attachée à un lampadaire sur laquelle on pouvait lire : « Un jour, vous raconterez votre histoire, celle de ce que vous avez surmonté, et elle deviendra le guide de survie de quelqu’un d’autre. » 

Quelque chose en moi a basculé. 

Je savais que je devais rester. Je savais que je devais me battre. Je savais que je devais survivre. 

J’ai donc choisi de me reconstruire. 

La course à pied est devenue l’espace où j’ai commencé à renouer avec mon corps.  

Ce qui a commencé par de courtes promenades s’est transformé en jogging, puis en course de fond. En moins d’un an, je suis devenu marathonien, poursuivant l’objectif de devenir l’une des rares personnes atteintes de sclérose en plaques à compléter les six World Marathon Majors, et de me qualifier pour le marathon de Boston en respectant les temps de qualification imposés aux personnes valides.  

Chaque kilomètre est devenu un acte de résistance face à l’idée que mon corps ou mon passé définiraient ce dont j’étais capable. 

Mais le défi physique n’était qu’une partie du parcours. 

 

Du silence à la visibilité 

 

La décision la plus difficile a été de choisir de dire la vérité sur ma vie. 

Pendant la majeure partie de ma vie d’adulte, les aspects de mon histoire qui me semblaient les plus déterminants étaient aussi ceux dont j’avais le plus honte. J’ai été un joueur de hockey qui cachait son homosexualité pendant plus d’une décennie. J’ai passé des années à cacher une relation avec un autre joueur. Une relation entièrement vécue dans l’ombre, marquée par le secret et la crainte constante que quelqu’un découvre la vérité.  

Lorsque j’ai quitté ce sport, j’ai rarement expliqué pourquoi. 

Le silence me semblait plus sécurisant. Il me permettait d’aller de l’avant sans rouvrir des blessures que j’avais passé des années à essayer de refermer. 

Mais la vérité a une étrange façon de revenir vers vous. 

Un soir, je me suis assis pour regarder Heated Rivalry, l’adaptation télévisée des romans de hockey à saveur romantique de Rachel Reid, qui avait discrètement gagné en popularité auprès d’un public qui s’y reconnaissait dans une version de ce sport où les joueurs de hockey queers pouvaient exister librement et ouvertement. 

Je n’étais pas préparé à ce qui allait suivre. 

Au bout de quinze minutes, j’ai eu une crise de panique qui a duré cinq jours. 

Voir deux joueurs de hockey s’exprimer de cette manière a fait resurgir quelque chose que j’avais enfoui pendant des années. Ce n’était pas seulement une série télévisée. C’était un miroir que j’avais passé la majeure partie de ma vie à éviter. 

Soudain, les souvenirs ont afflué. Le secret. La peur. Le calcul constant pour survivre dans des espaces où dire la vérité sur qui l’on est semblait dangereux. 

Je me suis senti en train de m’effondrer. 

Au milieu de cet effondrement, j’ai pris une décision que j’ai encore du mal à expliquer pleinement. 

J’ai pris mon téléphone. 

Les mains tremblantes, j’ai ouvert Instagram et j’ai commencé à écrire l’histoire que j’avais cachée pendant des années. J’ai écrit que j’avais été un joueur de hockey qui cachait son homosexualité. J’ai écrit sur la relation que j’avais gardée secrète. J’ai écrit sur ce que j’avais ressenti en abandonnant le sport que j’aimais parce que je croyais qu’il n’y avait pas de place pour quelqu’un comme moi. 

Puis j’ai publié. 

Presque immédiatement, la panique m’a envahi. 

Je me souviens être resté figé devant mon téléphone, me demandant ce que je venais de faire. Au cours de la nuit, je me suis réveillé et j’ai ouvert l’application à trois reprises avec l’intention de supprimer complètement la publication. Un simple clic aurait tout effacé. L’histoire aurait pu disparaître à nouveau dans le silence où elle avait vécu pendant des années. 

Mais je ne l’ai pas supprimée. 

À mon réveil, le lendemain matin, la publication comptait plus de 25 000 mentions « j’aime » et des dizaines de milliers de commentaires. Des milliers de personnes l’avaient lue. Les messages affluaient de la part d’athlètes, de fans, de parent·e·s et d’inconnu·e·s qui voulaient simplement me dire que ce témoignage avait résonné en eux·elles.  

Et soudain, un choix s’offrait à moi. 

Je pouvais supprimer la publication et me réfugier à nouveau dans la sécurité. 

Je pouvais faire comme si ce moment n’avait jamais eu lieu. 

Ou je pouvais prendre une grande inspiration et enfin m’avancer vers la lumière. 

Ce matin-là, j’ai choisi la lumière. 

Cette décision a tout changé. 

 

Pourquoi la visibilité crée des liens 

 

Lorsque vous choisissez la visibilité, vous perdez le contrôle sur la façon dont les personnes réagissent. Certaines vous acclameront. D’autres vous critiqueront peut-être. Certaines essaieront simplement de comprendre une réalité qu’elles n’ont jamais rencontrée auparavant. 

Ce que j’ai découvert presque immédiatement était quelque chose de bien plus puissant. 

Les gens ont commencé à me faire part de leurs propres histoires. 

D’anciens joueurs de hockey m’ont écrit pour me dire qu’ils avaient vécu la même culture de vestiaire. Des parent·e·s m’ont raconté le vécu d’enfants en quête de leur place dans le sport. Des personnes en situation de handicap m’ont contacté pour me parler des défis liés à des environnements qui n’ont jamais été conçus en tenant compte de leurs réalités. 

La visibilité crée des liens. 

Et parfois, ces liens apparaissent à des moments que l’on n’aurait jamais pu anticiper. 

Récemment, j’ai assisté à la coupe de la Fierté de la LNH à Vancouver, un événement célébrant la communauté LGBTQ+ dans le hockey, en présence des champions de la Coupe Stanley. Des joueurs dont les accomplissements incarnent le plus haut niveau de ce sport. 

Au milieu de l’événement, un garçon de neuf ans s’est approché de moi. Les yeux remplis à la fois d’enthousiasme et de nervosité. Il m’a demandé s’il pouvait prendre une photo avec moi. 

Plus tard ce soir-là, sa mère m’a envoyé un message. Sur le chemin du retour, il lui avait confié que m’avoir rencontré avait été l’un des plus beaux moments de sa vie. 

Il lui a dit que j’étais son héros. 

Et j’en ai eu le souffle coupé. 

Il y avait des champions de la Coupe Stanley dans la salle. Des joueurs ayant accompli tout ce dont un joueur de hockey pouvait rêver. 

Pourtant, c’est avec moi qu’il a tissé un lien. 

Pas parce que j’avais remporté des championnats. 

Pas parce que j’avais marqué des buts. 

Mais parce que j’avais raconté mon histoire. 

La visibilité transforme ce que les gens croient possible. 

Pour cet enfant de neuf ans, entendre ma voix, peut-être voir quelqu’un qui avait traversé des expériences semblables aux miennes, avait une signification. Un athlète gai qui croyait autrefois ne pas avoir sa place dans le hockey. Un marathonien concourant malgré la sclérose en plaques. Quelqu’un qui avait choisi de dire la vérité sur des aspects de sa vie qu’il lui semblait autrefois impossible d’exprimer à voix haute. 

Ce moment m’a rappelé que l’intersectionnalité n’est pas seulement un concept théorique. C’est la réalité vécue par de nombreuses personnes qui évoluent dans le monde. 

Je suis un homme gai. 

Je suis un athlète. 

Je vis avec la sclérose en plaques. 

Je suis quelqu’un qui a passé des années à se cacher dans des environnements qui ne lui semblaient pas sécuritaires. 

Chacune de ces identités façonne la manière dont j’évolue dans le monde. 

Ensemble, elles forment l’histoire que je choisis aujourd’hui de partager. 

 

À quoi ressemble vraiment la résilience 

 

La résilience est souvent confondue avec la capacité à endurer les épreuves en silence. D’après mon expérience, la résilience est tout autre chose. La résilience, c’est dire la vérité sur sa vie, même lorsque cette vérité est inconfortable. C’est s’autoriser à être vulnérable pour qu’une autre personne se sente moins seule. 

Se montrer au grand jour est terrifiant. Il n’y a pas d’autre façon de le dire. Lorsque vous partagez votre histoire publiquement, vous exposez des aspects de vous-même qui étaient jusque-là soigneusement protégés. 

Mais je peux affirmer avec certitude que cela en vaut la peine. 

Choisir la visibilité m’a permis de transformer les aspects de ma vie qui me semblaient autrefois être des fardeaux en quelque chose de porteur de sens. Les expériences que je gardais jadis pour moi ouvrent aujourd’hui des espaces de dialogue qui n’existaient pas auparavant. 

Le monde ne devient pas plus inclusif simplement parce que des politiques existent sur papier. Il le devient lorsque les gens se reconnaissent dans les histoires qui les entourent. 

Chaque fois qu’une personne partage son histoire, les limites de ce qui semble possible s’élargissent. 

Pour moi, ce parcours a débuté avec un joueur de hockey qui cachait son homosexualité et croyait que sa vérité devait rester cachée à jamais. Aujourd’hui, il se poursuit avec un athlète gai fier, qui court des marathons tout en vivant avec la sclérose en plaques, et qui utilise son histoire pour militer en faveur d’un monde plus bienveillant et plus inclusif. 

S’il y a une chose que j’ai apprise en chemin, c’est celle-ci : 

Les histoires que nous avons le plus peur de raconter sont souvent celles qu’une autre personne attend d’entendre. Ce sont celles qui ont le pouvoir de nous libérer. 

La visibilité n’est pas facile. 

Mais elle en vaut la peine. 

Parce que quelque part, une jeune personne observe, tente de comprendre qui elle est et où est sa place. 

Et parfois, il suffit de voir une personne qui a choisi de tourner son visage vers la lumière et de laisser les ombres suivre leur cours pour que tout change. 

 

BIOGRAPHIE : 

Matt Kenny est un ancien joueur de hockey devenu marathonien, défenseur des droits des personnes LGBTQ+ et des personnes en situation de handicap, et ambassadeur du projet You Can Play. Après avoir passé plus d’une décennie en tant que joueur de hockey à cacher son homosexualité, Matt utilise désormais le sport et la narration pour promouvoir la visibilité, l’inclusion et la résilience. Atteint de sclérose en plaques, il poursuit l’objectif de compléter les World Marathon Majors tout en partageant son parcours afin de rappeler aux autres que les aspects de nous-mêmes que nous hésitons le plus à révéler sont souvent ceux dont le monde a le plus besoin. Il écrit actuellement un livre sur son expérience en tant que jeune joueur de hockey qui cachait son homosexualité. Lorsqu’il ne court pas ou ne donne pas de conférences, on le trouve généralement avec une casquette à l’envers, essayant de convaincre les gens qu’ils·elles sont déjà parfait·e·s et déjà aimé·e·s. 

IG : @matt__runs  

 

 

 

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